Reprendre la parole de l’autre en politique
Mots. Les langages du politique No 122, mars 2020

Date limite: 10 janvier 2019


 

Coordonné par Marion Ballet, Domitille Caillat, Hugues de Chanay et Dominique Desmarchelier

 

Les moyens de s’exprimer dans la sphère publique n’ont jamais été aussi nombreux, les prises de parole des uns et des autres sont de plus en plus scrutées, répétées, partagées et commentées. Ce constat est encore plus avéré lorsque se trouve au centre du système un personnage public tel que l’est par définition la femme ou l’homme politique. Presse écrite, télévision, blogs et sites internet, réseaux sociaux, etc., autant de lieux de prise de parole et de reprise de la parole dont les tenants et aboutissants n’ont pas encore été pleinement décrits.

 

Nous proposons ainsi de nous intéresser spécifiquement, dans le cadre d’un dossier thématique, aux mécanismes du phénomène de reprise consistant à citer ou évoquer au sein d’un discours la parole d’un autre (que celle-ci ait réellement été prononcée ou non). Le phénomène est en effet loin d’avoir révélé toutes ses facettes, aussi bien en ce qui concerne la diversité de ses formes – lesquelles, du fait de la multiplication des moyens de communication, peuvent aller de la citation verbatim au détournement sous forme de mèmes, en passant par tout un panel de formes de discours rapportés plus ou moins fidèles – qu’en ce qui concerne les visées de ces reprises, ou encore les réactions possibles qu’elles peuvent susciter.

 

Qu’est-ce qui conduit un acteur ou une actrice politique à citer autrui, lui emprunter ses dires, faire référence à ses propos ? Selon quels procédés, quels canaux et circonstances, et avec quels effets ? Les contributions issues de différents champs disciplinaires seront les bienvenues (sciences du langage, de l’information et de la communication, sociologie, science politique, histoire ou philosophie). Elles pourront explorer, sans devoir s’y limiter, les quelques pistes de recherche suivantes :

 

Qui cite qui et pourquoi ?

 

Lorsque les reprises concernent des propos entrés dans l’histoire, elles intègrent bien souvent les luttes de légitimation et de délégitimation propres au champ politique. Cite-t-on d’illustres prédécesseurs ? Comment joue alors l’argument d’autorité ? Témoigne-t-il du besoin d’une filiation politique, d’un marqueur identitaire idéologique (quand François Fillon parle de « chienlit ») ou d’un moyen de discréditer l’adversaire, qui n’est plus en mesure, lui, de se réclamer de son propre héritage politico-idéologique (quand Nicolas Sarkozy reprend Léon Blum par exemple) ? Est-ce une manière de capitaliser sur une figure populaire, qu’elle soit clivante ou non (Jean-Luc Mélenchon et Che Guevara), de s’attribuer l’ethos de la personnalité citée (quand Manuel Valls cite « le Tigre » Clémenceau sur sa carte de vœux de 2013) ou de se sortir d’une controverse (références appuyées et hommage rendu à Aimé Césaire par Nicolas Sarkozy après son discours de Dakar en juillet 2007) ?

 

– Cite-t-on en dehors du champ politique, selon une logique de distinction (l’amour de la poésie manifesté par Christiane Taubira) ? 

 

– Ou emprunte-t-on au contraire à ses contemporains, dans une forme de dialogue continu ? On pourrait en effet penser que le procédé consiste dans le discours politique à associer à l’autre un discours – des paroles ou des écrits, voire des attitudes qui leur auraient été concomitantes –, sous des formes et dans des visées potentiellement spécifiques et liées au genre, et suscitant plausiblement des réactions qui le seraient tout autant – chaque réaction formant avec la production d’une reprise une sorte d’échange en soi (couple d’interventions initiative/réactive) typique du dialogue politique composé en grande partie de joutes verbales.

 

Comment se manifestent dès lors, dans le discours, les individus et les courants idéologiques ? Autrement dit, sous quelles formes et sous quelles figures discursives s’incarnent les ethos des locuteurs impliqués lors de reprises (ceux que les locuteurs s’auto-attribuent et ceux qu’ils tâchent d’attribuer à l’autre) ?

 

– Au-delà, la reprise de contemporains peut révéler une volonté de préservation d’un « entre-soi » de la classe politique. Utiliser un vocable particulier les distinguerait du citoyen profane, qui ne le maitrise pas – ou pas complètement, et contribuerait ainsi à légitimer une profession politique qui n’est ouverte qu’à quelques-uns.

 

– Que dire de la publication de manuels et de journaux spécialisés, type Gazette des communes ou Journal des Maires, qui contribuent à diffuser des modèles de discours clés en main et faits pour être repris tels quels par les élus et responsables politiques ?

 

Comment reprend-on la parole de l’autre ?

 

Un discours comprenant en son sein la représentation d’un autre discours est grandement complexifié, non seulement par l’implication dans l’échange, à travers l’insertion d’un autre discours, de locuteurs réels – et, corrélativement, de courants politiques identifiés avec leur poids argumentatif propre –, mais encore par des facteurs aussi bien matériels qu’immatériels (démultiplication des espaces d’énonciation, rapidité propre à internet, etc.). C’est ce qui distingue un discours rapporté des « petites phrases », également très usitées en politique et qui ont fait l’objet d’un dossier dans le no 117 de Mots. Les langages du politique (juillet 2018).

 

– Sous quelle forme les reprises sont-elles effectuées, et dans quelle mesure le mode et le lieu de communication influent-ils sur les façons de représenter des propos ? Par exemple, reprend-on de la même manière un discours à l’oral qu’à l’écrit, ou reprend-on de la même manière un discours selon qu’on s’exprime dans un forum, sur Twitter, sur Facebook ?

 

– Comment la manière de reprendre – explicite, implicite, occultée – intègre-t-elle les stratégies argumentatives des locuteurs ? Sous quelle formulation, voire quellemise en scène, représente-t-on la parole d’un acteur politique ou un acteur politique reprend-il des propos qui ne sont pas les siens ?

 

– En quoi pourrait-on reconnaître un statut argumentatif à certaines reprises ? Citation d’autorité, stratégie de l’homme de paille (strawman), argument de mauvaise compagnie : dans quel cadre argumentatif s’inscrivent les reprises et en quoi les procédés varient-ils selon les contextes ?

 

Que rapporte-t-on lors de ces reprises ? Que garde-t-on par exemple des attitudes qui pouvaient accompagner le discours repris ? Et de quelle manière rapporte-t-on (reproduction exacte, « coupée » ou « montée », reformulée, détournée, etc.) ? Et en quoi le choix du contenu(sens) du discours repris est-il conditionné par les visées ?

 

– En quoi la forme donnée à la reprise est-elle conditionnée par ses visées ? Peut-on détecter les visées de ces reprises par la manière même de reprendre (par exemple par la reformulation des propos, ou le recours à une certaine configuration multimodale) ?

 

Qu’advient-il de ces reprises ?

 

– Comment un énoncé se transforme-t-il dans le temps, sous l’effet de stratégies individuelles et au gré des différentes reprises ? Peut-on mesurer le degré d’altération d’un énoncé à force de reprises par des locuteurs différents ?

 

– En quoi les évolutions numériques feraient-elles évoluer aussi le statut des reprises ? En quoi pourrait-on penser, par exemple, que les discours tendent désormais à être considérés en soi comme des actions (la reprise en tant que représentation d’acte, constituant elle-même un autre acte) ; certains « actes lourds » pouvant aboutir à une parole indélébile – par exemple Jean-Marie Le Pen ayant parlé des chambres à gaz comme d’un « détail de l’histoire » ?

 

– Commentun énoncé repris peut-il finir par exister par lui-même, indépendamment de son auteur d’origine et de ses « utilisateurs » (un peu à la manière d’une expression ou d’un proverbe) ? Par exemple, les slogans des mouvements sociaux, type mai 68 ; le néologisme « dégagisme » de Jean-Luc Mélenchon réutilisé par les commentateurs jusqu’à devenir « La » caractéristique de la présidentielle de 2017 ; ou encore les reprises humoristiques sur les réseaux sociaux ou dans les émissions de divertissement (« Je vous demande de vous arrêter » d’Édouard Balladur) participent à donner à la reprise un caractère intemporel.

 

– Quels types de réactions de la part de l’auteur initial les reprises peuvent-elles susciter, et dans quel cadre ces réactions interviennent-elles ? Quelles peuvent être les suites possibles de ces reprises (par exemple, assumer le discours, se défendre d’avoir tenu un tel discours, dénoncer le procédé, etc.) ? Qu’est-ce que les réactions disent de la pratique des discours rapportés ?

 

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