Les expressions métadiscursives dans les langues romanes: aspects syntaxiques, pragmatiques et sociolinguistiques
Revue Studii de lingvistică Coordinateur: Cristina Petraş (Université Alexandru Ioan Cuza Iaşi) Numéro 9/2019

Date limite: 30 octobre 2018


 

Les langues naturelles possèdent les instruments permettant au locuteur de parler du discours lui-même. Ainsi, il peut revenir sur la forme ou le contenu de ce discours, marquer une éventuelle inadéquation de la forme au sens, introduire des commentaires, etc. Les concepts d’hétérogénéité énonciative (montrée), de connotation/modalisation autonymique et, plus largement, de représentation du discours autre, proposés par Authier-Revuz (voir, par exemple, Authier-Revuz 1984, 1995, 2002, 2004), viennent en rendre compte. Toutes ces opérations métadiscursives laissent des traces dans la trame du discours sous la forme de ce que Vincent et Martel (2001 : 142) appellent des expressions métadiscursives, dont le rôle, selon les mêmes auteurs, est de « rend[re] explicite l’état de conscience et de réflexion des locuteurs à l’égard de leur production langagière ». Parmi ces expressions, on peut identifier, par exemple, ce que certains auteurs qualifient de boucles réflexives ou gloses énonciatives (Authier-Revuz 1995), d’autres de marqueurs de glose (Steuckardt et Niklas-Salminen 2005) ou de marqueurs de reformulation (Gülich et Kotschi 1983, Le Bot et al. 2008).

 

De nombreux travaux ont été consacrés à l’étude de ces marqueurs en français, qu’il s’agisse d’études ponctuelles sur un marqueur spécifique (faut dire (Pusch 2007), j’allais dire (Lansari 2017), etc.) ou bien de travaux consacrés à toute une catégorie de marqueurs, comme les marqueurs de glose ou reformulation (Le Bot et al. 2008).

 

Les chercheurs se sont intéressés également à l’émergence des marqueurs métadiscursifs à partir de lexèmes susceptibles d’en constituer le noyau, comme le verbe dire (voir le numéro 186 de Langue française ou Steuckardt 2005).

 

L’identification et le classement de ces marqueurs ont été faits selon plusieurs axes : sémiotique, syntaxique, pragmatique et diachronique (Steuckardt et Niklas-Salminen 2005, Steuckardt 2006).

 

On s’est intéressé aussi aux opérations pragmatiques effectuées par les marqueurs. Ainsi, pour les marqueurs de glose, Steuckardt (2006) a identifié des opérations pragmatiques telles que l’« indication de dénomination », l’« indication de signifié », la « nouvelle nomination », l’« indication d’un exemplaire remarquable ».

 

Parmi ces opérations métalinguistiques, l’approximation est très bien documentée, à partir des études fondatrices de Lakoff (1973) sur les hedges et des recherches de Kleiber et Riegel (1978) sur les enclosures: voir, par exemple, pour le français, les études de Yaguello (1998) et de Rosier (2002) sur genre et d’autres éléments proches, les travaux de Bordas (2008) sur style et, pour l’anglais, les recherches d’Aijmer (2002) sur sort of. E. Moline (1996) élargit la classe des approximateurs avec son étude sur l’emploi métalinguistique de comme. La question de la variation au sein de la classe des approximateurs a également été abordée (voir les travaux de Dostie (1995) et de Petraş (2014, 2017), qui traitent de la question dans différentes variétés du français). Une approche diachronique a été proposée, pour les langues romanes, par Mihatsch (2010a). Si le roumain est absent dans l’étude comparative proposée par Mihatsch, des travaux ont été entrepris sur cette langue, notamment sur le plan synchronique et du point de vue des stratégies discursives de l’expression de l’imprécision (voir, par exemple, Zafiu 2002, les études de Pop sur aşa (Pop 2003, 2007) et l’étude de Vlad (2015) sur cam).

 

De nature différente (assez rarement lexèmes – bref, comme, genre, etc. –, le plus souvent phrasèmes – c’est-à-dire, autrement dit, etc.), dans des constructions liées ou parenthétiques, les marqueurs métadiscursifs soulèvent également des questions sur les mécanismes de leur émergence : grammaticalisation (Traugott 2004) / pragmaticalisation (Dostie 2004), cooptation (Heine 2013), lexicalisation, et, plus généralement, sur le rapport entre lexique, grammaire et discours (voir Mihatsch 2010b sur les approximateurs ou Dostie et Lefeuvre (2017), plus largement, sur les marqueurs discursifs). Vincent et Martel (2001) situent les expressions métadiscursives sur une échelle, en fonction de leur degré de grammaticalisation. Ils distinguent ainsi les « commentaires métadiscursifs » – les moins grammaticalisés (par exemple, c’est une manière de parler, j’ai un peu honte de le dire, p. 142-143) – des formes plus, voire fortement, grammaticalisées (je veux dire, c’est-à-dire, faut dire, p. 144 ; voir aussi Pop 2015) qui en viennent à jouer le rôle de marqueurs, de particules ou de ponctuants discursifs.

 

Le numéro 9 de la revue Studii de lingvistică se propose d’interroger les différents aspects entourant l’émergence et l’emploi des expressions métadiscursives, en français et dans d’autres langues romanes, ainsi que l’apport théorique de leur étude à l’élucidation des mécanismes de changement linguistique (grammaticalisation, pragmaticalisation, lexicalisa­tion). Les articles s’inscriront dans les axes suivants :

 

            a) identification et description des classes de marqueurs métadiscursifs (par exemple, marqueurs de reformulation, marqueurs de modalisation autonymique, etc.) ;

 

            b) description des différentes configurations syntaxiques des marqueurs. La nature des expressions fonctionnant comme marqueurs métadiscursifs sera analysée de même que leur susceptibilité au changement. Les configurations syntaxiques seront décrites en fonction des relations syntaxiques établies entre les éléments impliqués et de leur sémantisme, ainsi qu’en fonction des récurrences observées au sein de la même langue ou, en contrastivité, dans des langues différentes ;

 

            c) degrés de grammaticalisation / pragmaticalisation et degrés de figement. La réflexion portera sur les mécanismes d’émergence des marqueurs, ainsi que sur les lieux de passage entre les constructions libres et les constructions (semi-)figées, à la fois lexicalisées et grammaticalisées / pragmaticalisées ;

 

            d) types d’opérations métadiscursives effectuées par les marqueurs étudiés : retour sur la forme, retour sur le contenu, marquage d’une inadéquation forme-sens (approximation) ; exemplification, reformulation, correction, etc. ;

 

            e) expressions métadiscursives et formes de dialogisme. Ces expressions pourront être analysées dans la perspective de l’interdiscours, leur dimension métadiscursive étant ainsi consubstantielle à une hétérogénéité montrée ;

 

            f) expressions métadiscursives et types de discours (voir Berbinski 2017 sur l’approximation dans le discours spécialisé). La question sera de savoir s’il existe des expressions spécifiques à un type de discours particulier et quels sont les facteurs textuels / cotextuels qui déclenchent l’apparition d’une expression métadiscursive ;

 

            g) approche diachronique (voir Steuckardt 2005). Il s’agira de suivre les différents parcours des expressions en question (apparition, disparition, remplacement par une autre expression) ;

 

            h) expressions métadiscursives et variation. On s’interrogera sur les éventuels facteurs de variation (situationnel, régional, social) qui régiraient l’emploi de ces expressions ;

 

            i) approche contrastive dans le domaine des langues romanes.

 

Des articles de varia pourraient également être acceptés ainsi que des comptes rendus.

 

Références bibliographiques

 

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Authier-Revuz, J. (1995) Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles réflexives et non-coi͏̈ncidences du dire, Larousse, Paris.

 

Authier-Revuz, J. (2002), « Le Fait autonymique : langage, langue, discours – quelques repères », Actes du Colloque « Le Fait autonymique – ou de mention – dans les langues et les discours », organisé par le SYLED, Université de la Sorbonne Nouvelle, 5-7 octobre 2000, http://www.cavi.univ-paris3.fr/ilpga/autonymie/theme1/authierrel.pdf (consulté le 20 novembre 2015).

 

Authier-Revuz, J. (2004), « La Représentation du discours autre : Un champ multiplement hétérogène », in Lopez Muñoz, J. M., Marnette, S. et Rosier, L. (dirs), Le discours rapporté dans tous ses états, L’Harmattan, Paris, p. 35-53.

 

Berbinski, S. (2017), « Marqueurs d’approximation dans le discours de spécialité », in Boldea, I. (ed.), Literature, Discourses and the Power of Multicultural Dialogue, Arhipelag XXI Press, Tîrgu Mureş, p. 112-124.

 

Bordas, E. (2008), « Style». Un mot et des discours, Éditions Kimé, Paris.

 

Dostie, G. (1995),  « Comme, genre et style postposés en français du Québec : une étude sémantique », Linguisticae Investigationes, XIX/2, p. 247-263.

 

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Lakoff, G. (1973), “Hedges: A Study in Meaning Criteria and the Logic of Fuzzy Concepts”, Journal of Philosophical Logic, 2, p. 458-508.

 

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Le Bot, M.-C., Schuwer, M., Richard, É. (dirs) (2008), La reformulation. Marqueurs linguistiques. Stratégies énonciatives, Presses Universitaires de Rennes.

 

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Pusch, C. (2007), « Faut dire : variation et sens d’un marqueur parenthétique entre connectivité et (inter)subjectivité », Langue française, 154, p. 29-44.

 

Rosier, L. (2002), « Genre : le nuancier de sa grammaticalisation », Travaux de linguistique, 44, p. 79-88.

 

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Steuckardt, A., Niklas-Salminen, A. (dirs) (2005), Les marqueurs de glose, Publications de l’Université de Provence, Aix-en-Provence.

 

Traugott, E. C. (2004), « Le rôle de l’évolution des marqueurs discursifs dans une théorie de la grammaticalisation », in Fernandez-Vest, M. M. J., Carter-Thomas, S. (éds), Structure Informationnelle et Particules Enonciatives. Essai de typologie, L’Harmattan, Paris, p. 295-333.

 

Vincent, D., Martel, G. (2001), « Particules métadiscursives et autres modes langagières : des cas de changement linguistique », TRANEL, 34-35, p. 141-152.

 

Vlad, D. (2015), « L’adverbe roumain cam : une étude sémantico-distributionnelle », in Curea, A. et al. (éds), Discours en présence. Hommage à Liana Pop, Presa universitară clujeană, Cluj, p. 317-330.

 

Yaguello, M. (1998), « Genre, une particule d’un genre nouveau », in Petits faits de langue, Seuil, Paris, p. 18-24.

 

Zafiu, R. (2002), „Strategii ale impreciziei: expresii ale vagului şi ale aproximării în limba română şi utilizarea lor discursivă”, in Pană Dindelegan, G., Bogdan Oprea, H. (coord.), Actele colocviului Catedrei de limba română, 22-23 noiembrie 2001. Perspective actuale în studiul limbii române, Editura Universităţii din Bucureşti, Bucureşti, p. 363-376.

 

MODALITES

 

Vous êtes invités à proposer un résumé de votre contribution sur deux pages environ, en précisant votre corpus et la méthodologie utilisée. Le résumé sera accompagné de références bibliographiques et de 5 mots-clés. Vous indiquerez également votre affiliation.

 

Les contributions peuvent être proposées en français ou en anglais. Elles seront envoyées à studiidelingvistica@gmail.com et petrasac@yahoo.com avant le 30/10/2018.

 

La version in extenso des propositions retenues sera soumise à une double relecture anonyme par des membres du comité scientifique de la revue.

 

CALENDRIER

 

Soumission du résumé : 30 octobre 2018

 

Réponse aux contributeurs : 15 novembre 2018

 

Envoi de l’article : 15 mars 2019

 

(Normes de rédaction sur http://studiidelingvistica.uoradea.ro/instructiuni-fr.html)

 

Evaluation des articles et retour aux auteurs : mars - juin 2019

 

Réception de la version finale des articles : fin août 2019

 

Publication : décembre 2019

 

Indexation de la revue : Web of Science (ESCI), SCOPUS, ERIH PLUS, EBSCO, ProQuest, DOAJ.

 

Pour tout renseignement complémentaire, veuillez visiter le site de la revue:

 

http://studiidelingvistica.uoradea.ro/index-fr.html.

 

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