La démesure dans les représentations artistiques de la modernité
Colloque international
Lieu: Université de Gafsa (Tunisie)
Date de l'événement: 5-7 mars 2019

Date limite: 21 janvier 2019


 

 

Institut supérieur des études appliquées en humanités (ISEAH)

 

Département de langue et littérature françaises

 

 

Dans son essai intitulé Le sens de la démesure, Jean-François Mattéi rappelle que le XXe siècle peut être considéré, du point de vue de l’Histoire, comme le siècle de la démesure. Les guerres mondiales, les génocides, les massacres de populations civiles, toutes ces horreurs ont souvent été commises au nom de l’homme et ont ensuite volontiers interprétées comme les dérives d’une pensée trop encline à ne suivre que la raison. En effet, si les Grecs avaient identifié la démesure comme étant le fond de la nature humaine ainsi que du cosmos et de la cité, et s’ils reconnaissaient que la tâche de l’homme était au contraire de faire naître l’ordre et de privilégier la juste mesure (élément essentiel de la pensée philosophique grecque), l’ordre et son corollaire, la raison, auquel il s’est trouvé identifié, sont au fil du temps apparus comme premiers, alors que la démesure a, quant à elle, été perçue comme une déviance. Par conséquent, au XXe siècle, les penseurs ont volontiers vu l’origine de la démesure, non pas dans les passions, mais dans la raison elle-même. La dialectique de la raison d’Adorno et Horkheimer développe ainsi l’idée du caractère nécessairement totalitaire de la raison. Avec Nietzsche déjà s’était constitué « un arationalisme, c’est-à-dire une pensée qui pense contre la raison, non pas pour lui substituer autre chose que la pensée […], mais pour affirmer la puissance de celle-ci » (Alain Lacroix, La raison, Colin, 2005, chap. V). Si l’auteur de Par delà le bien et le mal peut affirmer : « La mesure nous est étrangère […] ; notre prurit est le prurit de l’infini, de l’illimité. […] Nous ne goûtons notre béatitude qu’au moment où notre péril est à son comble » (§ 224), il constate aussi, dans Naissance de la tragédie, que combiner la mesure apollinienne et la démesure dionysiaque a été le propre de la tragédie grecque.

 

Si l’on postule, donc, que la création artistique est toujours en tension entre mesure et démesure, et s’il est courant de classer les œuvres d’art au prisme de la mesure ou de la démesure qu’elles privilégient (comme par exemple l’esthétique classique française qui prône plutôt la mesure alors que le baroque puis le romantisme participeraient au contraire d’une esthétique de la démesure), qu’en est-il de la place et des enjeux de la démesure dans les représentations artistiques de cette période particulière que constitue la modernité ? Certes, il est difficile d’arrêter une définition claire de la notion de modernité, confuse et insaisissable, objet de nombreux travaux critiques dans les domaines français et anglo-saxons dans les dernières décennies[[1]]. La définition qu’en donne Baudelaire dans son étude sur Constantin Guys Le Peintre de la vie moderne, considérée comme marque de l’avènement de ladite modernité, rappelle en tout cas que ce motif a toujours hanté la pensée de la création, quelles que soient les époques, et que la modernité est d’abord et avant tout un goût pour le nouveau par rapport à l’ancien et à la tradition : « la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable » (Baudelaire, Curiosités esthétiques. L’art romantique, Bordas, « Classiques Garnier », 1990, p. 467). Mais la modernité a été pensée théoriquement, à l’origine, surtout pour ce qui concerne la littérature, par des « romantiques » justement, les frères Schlegel, dans leur revue L’Athenaeum[[2]]. Les liens étroits entre modernité et romantisme, qui s’ajoutent à l’idée que cette période est caractérisée par de multiples crises (crises du sujet, du langage, des représentations et de l’Histoire) renvoient à l’idée communément admise que c’est bien plutôt la démesure qui s’y trouve mise en avant. Du point de vue de la matière représentée en tout cas (aspiration à l’infini ou à l’absolu, idéalisme, bouleversements de l’Histoire, etc.). D’un point de vue esthétique cependant, la démesure ne peut sans doute être mise en œuvre, et perçue, qu’en réaction par rapport à une esthétique associée au contraire à la mesure. Si la création artistique s’inscrit dans une dynamique de tension entre mesure et démesure, il serait possible d’examiner et éventuellement de classer les représentations artistiques de la modernité selon le dosage mis en œuvre dans la tension entre ces deux points aveugles.

 

1/ Mesure

 

La question de la mesure est la première des perspectives générales qu’il conviendrait ainsi d’interroger. Si l’on part du principe que la démesure ne peut s’apprécier qu’à l’aune d’une mesure par rapport à laquelle ou contre laquelle elle se constitue, on posera la question de savoir ce qui, dans la modernité, « fait la mesure » ? Et si, précisément, la modernité est caractérisée par la perte de la mesure, la perte du sens des limites, entraînant inéluctablement la perte du sens de l’existence ; si, précisément, plus rien ne « fait la mesure », les expressions esthétiques de la démesure ou de l’excès n’expriment-elles pas justement le désir de mesure ?

 

La démesure artistique permet-elle vraiment de penser le rapport de l’homme au monde ? N’entraîne-t-elle pas simplement une fascination ou un rejet de la part du lecteur, auditeur ou spectateur – fascination et rejet qui ne peuvent sans doute que lointainement engendrer une pensée.

 

Y a-t-il, de ce point de vue, une différence entre modernité et postmodernité ? – La post-modernité, qui, comme la modernité, est une notion difficile à cerner[[3]], est sans doute un élément permettant de mieux saisir la modernité, du moins en ce qui concerne le champ littéraire, si l’on entend par post-moderne ce qui revient vers le passé, ce qui fait retour vers certains éléments caractéristiques de la littérature avant que la modernité ne tende à les exclure de son champ littéraire : le récit, le sujet, l’auteur et l’Histoire. Le post-moderne n’est pas la récusation de la modernité, mais bien une modernité qui réintègre ce qu’elle a eu tendance à exclure[[4]].

 

On pourrait aussi envisager des études portant sur la façon dont les représentations artistiques déclinent éventuellement les réflexions des penseurs des XXe et XXIe siècles sur ces questions de mesure et de démesure (Nietzsche, la phénoménologie, Husserl, Foucault, Ricœur, etc.).

 

2/ Forme et fond

 

La démesure réside-t-elle plutôt dans la matière (le fond) représentée (démesure de l’homme – hybris, passions –, de l’Histoire, de la nature) ou bien dans la manière (forme) dont cette matière est représentée ?

 

Quels liens (analogique, dialectique, etc.) forme et fond entretiennent-ils par rapport à cette démesure ? Par exemple : les démesures de l’Histoire sont-elles représentées dans l’art par des esthétiques caractérisées elles-mêmes essentiellement par la démesure, ou bien y a-t-il au contraire recherche d’une mesure dans leurs représentations ? Autre exemple : quelle place la démesure revêt-elle dans les productions que l’on peut rattacher au domaine critique actuel de l’écopoétique ?

 

En littérature, une étude des liens entre les différents registres (épique, tragique, ironique, etc) et la notion de démesure pourrait se révéler intéressante – l’épopée est-elle vraiment un genre défunt ? Quels liens l’ironie, caractéristique de la modernité, entretient-elle avec la notion de démesure ?

 

L’une des démesures de la modernité ne réside-t-elle pas précisément dans ce primat donné aux formes esthétiques, dont rend compte une certaine réflexivité de l’art ? N’y a-t-il pas, de la modernité à la postmodernité, une évolution de cette réflexivité ?

 

Éléments de bibliographie

 

Gilles Bonnet, Lionel Verdier (dir.), L’excès. Signe ou poncif de la modernité ?, éd. Kimé, 2009.

 

Alain Brunn, Boris Donné, Fabien Lamouche, Myriam Marrache-Gouraud, Mesure et démesure (Gorgias de Platon, Gargantua de Rabelais, Dom Juan de Molière), GF Flammarion, 2003.

 

Marc Gimenez, La querelle de l’art contemporain, Folio/Essais, 2005.

 

, L’art dans tous ses extrêmes, Klincksieck, 2012.

 

Michel Haar, « La Mise en œuvre de la démesure », Épokhè, n°5, Éditions Jérôme Millon, fév. 1995, p. 47-66.

 

Michelle Lacore, « Les mots de la démesure », Kentron, n°16, 1-2, 2004, p. 47-81.

 

Jean-Marie Mathieu, « Hybris-démesure ? Philologie et traduction », Kentron, n°20, 1-2, 2004, p. 15-45.

 

Jean-François Mattéi, Le Sens de la démesure, Cabris, Éditions Sulliver, 2009.

 

Jacqueline Penjon, Trop, c’est trop. Études sur l’excès en littérature, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2006.

 

Débordements : études sur l’excès, Presses Sorbonne nouvelle, 2006.

 

Tiphaine Samoyault, Excès du roman, Éditions Maurice Nadeau, 1999.

 

Responsables : M. Béchir Kahia et Mme. Neila Mannai.

 

Comité organisateur : 

 

Mlle. Najah Elouni (Université de Gafsa)

 

Mme. Sihem Hasni (Université de Gafsa)

 

M. Mokhtar Farhat (Université de Gafsa)

 

M. Walid Hamdi (Université de Gafsa)

 

M. Tawfik Kahri (Université de Gafsa)

 

M. Wael Tabbabi (Université de la Mannouba)

 

Comité scientifique :

 

Mme. Alya Chelly-Zemni (Maître de conférences, Université de Sousse)

 

M. Belaïd Djefel (Maître de conférences, École nationale supérieure d’Alger)

 

Mme. Florence Fix (Professeure des universités, Université de Lorraine)

 

M. Laurent Fourcaut (Professeur émérite, Université Paris-Sorbonne)

 

Mme. Samia Kassab-Charfi (Professeure des universités, Université de Tunis)

 

M. Mongi Madini (Professeur émérite, Université de Franche-Comté)

 

M. Mustapha Trabelsi (Professeur des universités, Université de Sfax)

 

Mme. Najat Nerci (Maître de conférences, Université Casablanca II).

 

Modalités de candidature : Les personnes intéressées sont priées de faire parvenir une proposition de communication (max. 200 mots) accompagnée d’une brève bio-bibliographie  jusqu’au 21 janvier 2019 à l’adresse suivante :

 

bechir.kahia@iseahgf.u-gafsa.tn

 

La réponse à toute proposition sera communiquée dans un délai de sept jours après sa réception. Le colloque aura lieu les 05-06-07 mars 2019 à l’ISEAH de Gafsa.

 

Publication des actes du colloque : Le délai de remise des textes est fixé au 30 avril 2019, après l’accord de principe du comité scientifique qui interviendra fin mai 2019. La publication des actes est prévue pour septembre 2019. 

 

Frais d’inscription : 150 euros (la moitié en dinar pour les Tunisiens, gratuit pour les doctorants et les chercheurs de l’Université de Gafsa).

 

Les repas et l’hébergement seront offerts en retour aux participants.

 

Adresse : Institut supérieur des études appliquées en humanités, cité des jeunes, 2133, Gafsa.

 

Web : http://www.iseahgf.rnu.tn/

 


 

[[1]] Voir par exemple, d’Antoine Compagnon, Les cinq paradoxes de la modernité (Seuil, 1990), puis Les antimodernes (Gallimard, 2005), ou de Henri Meschonnic, Modernité, modernité (Folio/Essais, 1994).

 

[[2]] Voir par exemple L’Absolu littéraire : théorie de la littérature du romantisme allemand (Seuil, 1978) de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe (édition critique des textes de L’Athenaeum, la revue des frères Schlegel) ; ou bien La Naissance de la littérature : la théorie esthétique du romantisme allemand (PENS, 1983) de Jean-Marie Schaeffer ; ou bien encore La crise de la littérature. Romantisme et modernité (Editions littéraires et linguistiques de l’Université de Grenoble, 2006) d’Alain Vaillant.

 

[[3]] Voir Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent, Bordas, 2e éd. 2008 ; Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Minuit, 1979 ; Marc Gontard, « Post-modernisme et littérature », Œuvres et critiques, vol. XXIII, n°1, 1998, p. 28-48.

 

[[4]] Antoine Compagnon précise ainsi que si, en France, Butor, Simon, Robbe-Grillet, Kundera, Borges, Nabokov et Beckett sont normalement classés parmi les modernes, ils sont « tous nettement postmodernes [...] en Amérique » (Les cinq paradoxes de la modernité, op. cit., p. 159).

 


 


 

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